Pastorale

Il incombe à Véronique Pastor la lourde responsabilité de peindre les âmes. C’est dans le presque impossible que doit s’aventurer celui dont l’insatisfaction est native et qui souhaite forcer les serrures de l’invisible pour en explorer les dangereuses contrées. Le jeu n’est pas sans risque. Où qu’on aille les morts sont protégés par des gardiens féroces. On ne peut pas les amadouer mais on peut les endormir. Il faut se présenter à eux dans l’innocence, dans une pureté dont, pour en être garant, ils gardent une trace confuse. Ils y sont sensibles et, dès lors, il faut savoir les troubler de philtres pour endormir leur méfiance. A ce jeu, les magiciennes sont expertes. Véronique Pastor a ce pouvoir.

Les âmes ne seraient-elles que les esprits des morts ? Portent-elles les regrets d’une vie antérieure ? Souhaitent-elles y revenir ? Elles qui sont sans force et attendent la main secourable d’un passeur pour entrevoir à nouveau leur monde perdu. Véronique les prend dans les fils comme l’araignée tisse sa toile car les araignées et les peintres ont leurs toiles. Elle les enroule dans le cocon de soie de ses traits, les fait disparaître dans le brouillard de ses lignes. Elle trouble ainsi la vue des gardiens dans les gestes de l’hypnose. Elle annule la raison. De cet embrouillamini surgissent les formes qu’elle libère. Elles sont indécises comme le souvenir qu’elles ont d’elles-mêmes. Mais elles sont là. Elles renaissent. Elles émergent. A jamais nébuleuses mais présentes telles que la Vierge apparaît à celui qui l’attend.

Il n’est pas question pour Véronique de façonner la créature dans l’argile, avec des gestes de potier, non, elle doit se montrer plus subtile, ne pas oublier qu’elles sont immatérielles. Sa main les suggère et nous, les spectateurs, sommes contents de retrouver ceux et celles que nous avions perdus.

Impalpables, bien sûr. Elles sont un souffle, une ombre, mais leur fréquentation est douce comme un rayon de lune dans le jardin et les voir rend plus léger. Un peu d’évanescence ne saurait nuire. Elles sont ce vers quoi nous allons. Il est difficile de les faire échapper au divin, les fantômes portent en eux l’adoration que fait naître la crainte et, pour nous rassurer, Véronique Pastor nous rappelle l’apparence qu’elles revêtaient autrefois quand elles étaient de ce côté-ci du monde. Elle nous découvre les structures presque osseuses qui les constituaient, leur squelette en quelque sorte, que le pinceau ou le crayon traduit par des traits larges et épais.

Mais leur matérialité paradoxale a tôt fait de s’enfuir. La terre la boit et Véronique capte la disparition de leurs corps dans des contours célestes. Libres de pesanteur, c’est là que l’éternité les attend pour y trainer un regret sans fin à moins qu’une main bienfaisante et ailée leur apporte le secours d’une nouvelle apparence. Vous les avez maintenant sous les yeux.

Véronique pinxit.

Elles sortent des purgatoires et des Hadès, fragiles comme des fleurs de mai, toutes timides d’être au monde. Elles n’osent pas encore sourire dans la crainte qu’une maladresse ne les fasse replonger dans les limbes. Elles s’agglutinent comme se regroupe le troupeau sous la menace d’un prédateur. Un rien les effarouche. Véronique le sait et, pour montrer sa douceur et sa révérence, elle les dessine à genoux, d’une main très légère pour effacer la pellicule d’oubli qui les dissimulait.

Quand elles reviennent au monde, elles se trouvent bien démunies, un peu nues. Il leur faut un costume, des tissus, des couleurs, les réinventer avec prudence car, d’avoir séjourné longtemps dans les gris et les bleus, les lancer dans des flamboiements espagnols pourrait les effrayer. Elles se prêtent au jeu de Véronique qui les rend à leur éclat solaire, qui leur brode des robes d’infante, les invite à des rencontres, à des voyages, à des afflictions, à des réminiscences.

Elles prennent la pose où la peinture les contraint. La lumière enfin les révèle avant qu’elles ne disparaissent à nouveau dans les cycles où s’aventurent les planètes.

Jean-Marie Chevrier, Auteur, 29 septembre 2018

De la nécessité des liens pour se nouer à l’entier du monde (… a few words)

Les morts ne meurent vraiment que lorsque les vivants les arrachent de leurs pensées et les oublient. Alors, délaissés, ils se détachent, quittent réellement ce monde pour aller flotter vers l’autre rive, où ils se laissent porter, cette partie du monde que les vivants occultent par crainte, là où se réfugient les ombres. Mais si les morts n’avaient pas ce lien si fort avec les vivants, qu’adviendrait-il alors de nous ? Est-il bon de les laisser partir ? S’amputer d’une part de notre mémoire ? Et de quel côté est vraiment la vie ? Quoique ténu, il est de notre responsabilité de ménager aussi ce lien, pour le bon équilibre des choses.

Si ces ombres regagnent la lumière des vivants de temps à autre, c’est grâce à la médiation de quelques artistes dont la vision transcende le fragile éphémère des jours, oubliant la dichotomie présupposée des deux « réalités ». Ce sont des artistes bâtisseurs de ponts.

Véronique Pastor dessine, peint et sculpte. Elle sait le lien sensible qui relie les deux mondes. Sa série Memento Mori met au jour la nécessité de ce lien. Rend visible son effectivité.

Certains artistes qui jalonnent l’Histoire de l’art ont eu cette acuité hors du commun. Ils témoignent de leur intuition sensible du monde spirituel (William Blake) ; ils attestent de la survivance de l’esprit et de sa force dans l’épreuve, ayant vécu la mort dans leur chair, traversant par exemple l’enfer concentrationnaire ou le garrot des dictatures (Zoran Music et tant d’autres).

 J’ai le sentiment que Véronique Pastor sait voir au-delà. Bien sûr, au fond, cela revient à cette nécessité : accepter notre part d’ombre, pour vivre en pleine lumière. Mais son approche est probablement à la fois poétique, ressort artistique et conviction spirituelle, ce qui donne à son travail une force évidente, une puissance d’affirmation qui nous met face à nos propres questionnements. L’œuvre naît dans une expérience métaphysique.

 Ses personnages, caractéristiques, modelés dans un moule mi brut mi néo-expressionniste, masques de craie aux sourires sereins, ou faces de glaise aux orbites creuses, imposent une image souvent poignante de ce qui nous travaille tous : celle de notre devenir, après nous être affranchis de notre trop chère enveloppe de chair.

 Silhouettes inquiètes et solitaires, recroquevillées dans leur désespoir, foules aux yeux vides d’où émerge un bras démesuré, inspiré et salvateur, tendu avidement vers un au-delà souriant ; parfois ce sont de grands êtres qui semblent soutenir, tirer ou guider un personnage… Dans sa terrible Vanité au médecin, le sujet se fond au décor, par le jeu de la peinture, en s’effritant, il ne regarde déjà plus le crâne qui trône sur le fauteuil. Ses attributs d’homme puissant, son chapeau au rouge vif, son col d’hermine, ces apparats stupidement vains sont voués à disparaître.

 Le travail de V.Pastor joue avec les opposés, réconforte les ombres avec des couleurs bienveillantes et subtilement contrastées ; et si, dans une peinture ou une sculpture, certains sujets peuvent sembler souffrir, quelque chose vient apporter une touche de sérénité dans l’œuvre d’une manière ou d’une autre : matière, douceur, attitude, couleur, forme…

 Véronique Pastor, habitée par l’art depuis son plus jeune âge, expose régulièrement depuis 2008, à Paris et en province. Son parcours, mouvementé, est traversé de rencontres artistiques qui l’ont nourrie et ont permis ce lien durable avec la création. Elle vit et travaille actuellement dans la Creuse.

 Jean Henri Maisonneuve -critique d’art-

Véronique Pastor was born in 1962 in Germany. She studied with M. Maldant (graduate of Ecole Boulle) and in the studio of N. Vatinel (graduate of Beaux-Arts de Rome). Pastor lives and works in la Creuse, France.

The dead are not really dead until we the living forget them as they vanish from our thoughts. Once abandoned, they are detached from our lived reality. Then they can float to the other shore and take refuge in the shadows where they are freed from our fear of mortality. If there was not such a strong bond between the living and the dead then what would happen to us? Is it good to just let the dead go? To cut this tie to our memories? And which side is life really on? This sometimes tenuous bond is our own responsibility to process in order to find the right balance of things. 

From time to time these places of shadow speak to the light of the living thanks to the meditative work of a few artists whose vision transcends the fragile ephemera of the days.  Exploring the presupposed dichotomy of these two realities, these artists are building bridges. (William Blake – Zoran Music…)

Veronique Pastor is a painter and sculptor. She seems to understand the intimate connection between these two worlds. Her series Memento Mori reveals to us the need for this connection and makes that effect visible.

Her works in painting and sculpture play between opposites which bring the viewer to a place of shadows through well considered and subtly contrasted colour. While the subjects depicted in the work may seem to suffer, it is not without a feeling of serenity in one way or another. Pastor’s use of materials cultivates softness with colour and form, moving the focus between tension and release with the materiality of her visual surfaces.

Véronique Pastor has been engaged with art and art making since a young age and has exhibited regularly since 2008 in Paris and in other regions of France. Her artistic work and experiences have created a lasting studio practice.

Jean Henri Maisonneuve, art critic.

Bruno Bernard – Galerie Sens Intérieur

« Véronique PASTOR est une artiste plasticienne qui travaille sur l’Etre et décrit des mondes étranges et néanmoins sereins. Ses personnages, empruntant ou non à la mythologie, sont toujours expressifs mais non dérangeants. Les visages, tout autant que les mains qui parfois les prolongent, sont puissamment expressifs sans pour autant s’imposer, provoquer …  Rien d’ostentatoire … à chacun de cueillir ou non l’expression de ces êtres qui n’expriment ni douleur, ni joie, mais une intériorité qui leur est propre et qui se pose sans s’imposer, qui se partage sur le mode de l’empathie. Les couleurs sont matières sans violences. Les matières sont une juste peau sans douleur.  Mais c’est enfin et surtout la lumière qui au final s’impose, domine, émet … »

Bruno BERNARD  –Galerie SENS INTERIEUR- (2015)